La CIRADR+20 doit aller au-delà des solutions technocratiques pour mettre en œuvre une véritable réforme agraire intégrale: mouvements sociaux mondiaux à Carthagène
Cet article a été publié à l’origine par La Via Campesina le 24 février 2026 (disponible ici).
À la veille d’une conférence intergouvernementale historique sur la réforme agraire et le développement rural, près de 300 délégué.e.s du monde entier représentant les paysan.ne.s, les Peuples Autochtones, les pêcheuses et pêcheurs artisanaux, les éleveur.euse.s et les travailleuses et travailleurs ruraux – organisés par le Comité international de planification pour la souveraineté alimentaire (CIP)– sont arrivés à Carthagène pour le « Forum des peuples et des mouvements sociaux : Unis pour la terre, l’eau, les territoires et la dignité », qui se tient les 22 et 23 février à l’hôtel Almirante, à Carthagène des Indes.
Cet espace autonome sert de terrain d’action essentiel à nos mouvements sociaux mondiaux pour unifier notre voix avant le début de la deuxième Conférence internationale sur la réforme agraire et le développement rural (CIRADR+20) le 24 février, où tous les membres du CIP participeront activement aux plénières et aux panels officiels.
Deux décennies après la première Conférence internationale sur la réforme agraire et le développement rural (CIRADR), les crises liées à la terre, à l’eau, aux forêts et aux océans s’intensifient à mesure que les ressources sont de plus en plus concentrées, soumises a la marchandisation et dégradées.
La première CIRADR, qui s’est tenue à Porto Alegre, au Brésil, en 2006, avec la participation d’États de tous les continents, a souligné l’importance des réformes agraires redistributives. Elle a également marqué un tournant dans l’histoire des Nations Unies, car elle a mis en place un processus démocratique qui a permis une participation forte et auto-organisée d’organisations représentant les paysan.ne.s, les sans-terre, les Peuples Autochtones, les pêcheuses et pêcheurs artisanaux et les travailleur.euse.s du secteur de la pêche, les éleveur.euse.s, les travailleur.euse.s et d’autres communautés rurales.
Vingt ans plus tard, la CIRADR+20 offre une occasion historique de réaffirmer l’importance de la réforme agraire et du développement rural, de faire le point sur les exemples transformateurs de réforme agraire, d’actualiser la signification de la réforme agraire et de forger une vision commune pour une transformation populaire, féministe, décoloniale, écologique et sociale. Nous exigeons des États et des institutions internationales non pas une nouvelle série d’engagements volontaires, mais des engagements réels et des actions concrètes, contraignantes et mesurables en faveur d’un changement structurel.
Depuis 2006, nous avons mené avec succès des campagnes en faveur de cadres normatifs mondiaux importants, notamment les Directives sur le régime foncier (2012), la Déclaration des Nations unies sur les droits des Peuples Autochtones (UNDRIP, 2007) et la Déclaration des Nations unies sur les droits des paysans (UNDROP, 2018).
Ces instruments internationaux relatifs aux droits humains affirment que les États ont le devoir de garantir un accès équitable et un contrôle équitable sur les terres, les pêcheries, les forêts et l’eau dans le cadre de la réalisation de leurs droits à l’alimentation, à l’eau, au logement, au travail, à la santé et à un niveau de vie suffisant.
Pourtant, la mise en œuvre des politiques, programmes et mécanismes qui garantissent les droits des populations rurales et renforcent le développement rural reste profondément insuffisante.
Les États, les institutions des Nations unies et les organisations populaires doivent évaluer collectivement ce qui a été fait et ce qui ne l’a pas été. Renouveler la volonté politique d’appliquer ces instruments existants et de s’attaquer aux obstacles systémiques qui empêchent leur mise en œuvre. Traduire les obligations et les engagements des États, ainsi que les principes des droits humains, en politiques publiques redistributives qui placent les territoires sous le contrôle de ceux qui nourrissent, protègent et prennent soin du monde.
Au cœur des revendications de nos mouvements se trouve une conception holistique des territoires.
Contrairement à la vision étroite et technocratique de la terre comme « facteur de production », le CIP considère les territoires comme des espaces de vie qui incarnent les fondements spirituels, culturels et matériels de la souveraineté d’un peuple. Défendre le territoire, c’est défendre les cycles de soins et de renouvellement qui soutiennent la planète.
Notre vision collective d’une « réforme agraire intégrale et féministe » s’inscrit dans le cadre des 4R:
- Reconnaissance : respecter et protéger les systèmes fonciers collectifs et coutumiers, en particulier pour les Peuples Autochtones, et les communautés marginalisées.
- Redistribution : garantir le transfert équitable des terres, du pouvoir et des richesses aux paysan.ne.s sans terre, aux femmes et aux jeunes, tout en plafonnant la propriété foncière des entreprises.
- Restitution et réparation : redonner le contrôle à ceux qui ont été dépossédés par la colonisation, les conflits et les expulsions forcées, y compris le règlement des dettes historiques envers les nations Autochtones.
- Réglementation : mettre en œuvre des réglementations strictes d’intérêt public afin de limiter l’influence des forces du marché et de la spéculation financière sur les ressources naturelles.
À cet égard, nos principales revendications et propositions pour la CIRADR+20 sont les suivantes :
- Reconnaître les causes profondes : les États doivent procéder à une évaluation honnête des facteurs structurels à l’origine de la crise actuelle, notamment les échecs des réformes fondées sur le marché et l’impact de la militarisation et de l’occupation.
- S’engager en faveur d’une transformation structurelle : rejeter la marchandisation de la nature et s’orienter vers des politiques publiques qui transfèrent le pouvoir des entreprises vers les citoyens, en accordant une attention particulière aux femmes, aux jeunes et aux personnes d’une diversité de genres et orientations sexuelles.
- Mise en œuvre de politiques nationales : élaborer des plans de réforme agraire complets et sensibles au genre qui accordent la priorité aux droits des femmes, des jeunes et des travailleurs sans terre, en particulier ceux issus de castes et de groupes historiquement opprimés.
- Responsabilité des entreprises et justice financière : mettre fin à l’accaparement des ressources par les entreprises et « définancialiser » la terre et l’eau, en les retirant de la logique des marchés spéculatifs.
- Mécanismes de suivi solides : renforcer le rôle du Comité de la Sécurité Alimentaire CSA dans le suivi de la mise en œuvre des directives sur le régime foncier et des résultats et engagements de la CIRADR+20. Les résultats de la CIRADR+20 devraient être communiqués à toutes les institutions pertinentes des Nations unies, notamment le système des droits humains des Nations unies, les conventions de Rio (CDB, CCNUCC et CNULCD), la CNUCED, le FIDA, le PNUD, etc. Créer des observatoires internationaux, nationaux et régionaux pour suivre les progrès et transformer l’Observatoire mondial des terres de la FAO en une plateforme participative pour les données communautaires.
Notre document de synthèse reprend ces revendications dans toute leur nuance et leur détail. (anglais, espagnol, français)

La lutte pour la réforme agraire est aujourd’hui indissociable de la lutte contre l’effondrement écologique et l’expansion impérialiste. À Carthagène, les mouvements sociaux du monde entier sont fermes :
Le contrôle des peuples sur la terre, l’eau et les territoires, MAINTENANT !
Réforme agraire populaire, maintenant !
Déclaration finale du Forum des Peuples et des Mouvements Sociaux : Uni·e·s pour la Terre, l’Eau, les Territoires et la Dignité :
