L’UNDROP, un bouclier pour les peuples pêcheurs
Crédit de l’image de couverture : Christel Grimaud
L’adoption en 2018 de la Déclaration des Nations Unies sur les droits des paysans et des autres personnes travaillant dans les zones rurales (UNDROP) a marqué une étape historique pour la justice rurale. Cependant, à ce jour, son élaboration et sa mise en œuvre se sont largement concentrées sur la paysannerie. Il est essentiel de rappeler que les droits consacrés par l’UNDROP s’appliquent pleinement aux autres populations qui vivent et travaillent dans les territoires ruraux et aquatiques, y compris les pêcheurs. L’article 1, paragraphe 2, de l’UNDROP est très clair à cet égard : « La présente Déclaration s’applique à toute personne exerçant une activité agricole artisanale ou à petite échelle, la culture, l’élevage, le pastoralisme, la pêche, la sylviculture, la chasse ou la cueillette, ainsi que l’artisanat lié à l’agriculture ou d’autres professions connexes dans une zone rurale. »
En ce sens, il est fondamental de continuer à plaider en faveur de l’élargissement de la portée de la Déclaration des Nations Unies sur les droits des populations rurales aux différents groupes visés par sa définition, y compris les communautés de pêcheurs, en renforçant leur appropriation de la Déclaration et en promouvant leur visibilité en tant que titulaires de droits à part entière.
« Et au commencement était l’eau…
La terre ne se profilait pas encore à travers les vagues,
la terre n’était encore qu’une boue molle et tremblante…
Il n’y avait ni lunes fleuries ni grappes d’îles…
Dans le ventre de la jeune eau, les continents se formaient… »
Dulce María Loynaz, extrait de Création (traduction de l’autrice).
Interpréter l’UNDROP à partir des territoires aquatiques

Crédit photo : January Ndagala
Pendant des décennies, la lutte pour les droits territoriaux a été envisagée presque exclusivement en termes de terre. Néanmoins, lorsqu’on aborde la question des territoires dans le contexte de la pêche artisanale (PA), il est impératif de souligner l’interdépendance absolue entre l’eau et la terre pour les moyens de subsistance, la souveraineté alimentaire et l’identité culturelle de ces communautés. Le littoral et les plans d’eau intérieurs constituent un environnement de vie complet où se croisent la vie quotidienne, les moyens de subsistance et la culture ; là où la terre s’arrête, le territoire se prolonge dans l’eau.
Dans cet esprit, une contribution fondamentale que la pêche artisanale peut apporter à l’interprétation de l’UNDROP réside dans l’utilisation de concepts paradigmatiques issus des sciences sociales et des mouvements sociaux d’Amérique latine et des Caraïbes, tels que le Maritorio (Maritory) ou le Territoire de vie. Cela revient à reconnaître les zones côtières et marines d’usage collectif comme des espaces de souveraineté alimentaire façonnés par les personnes qui les habitent traditionnellement ; des lieux compris comme des espaces spirituels et interculturels d’« affection pour la nature et les ancêtres », plutôt que de simples zones d’extraction.
À son tour, cette vision s’étend au concept d’Acuatorio (Aquatory), un terme qui permet de comprendre les « territorialités amphibies » des communautés qui habitent ces espaces. Cette perspective reconnaît que la protection de la pêche artisanale nécessite une approche qui traite tous les écosystèmes aquatiques — rivières, lagunes, zones humides — de manière égale, comme des territoires indivisibles de terre et d’eau.
Par conséquent, le droit à la terre et aux autres resources naturelles inscrit à l’article 17 de l’UNDROP doit être interprété comme un cadre englobant les relations complexes que les communautés de pêcheurs entretiennent avec leurs environnements aquatiques, réaffirmant que l’eau et la terre constituent des dimensions indissociables de ce droit.
Les menaces : « l’accaparement des océans » et l’économie bleue

Crédit photo : Druvo Dash
Aujourd’hui, les territoires de pêche sont confrontés à une vague sans précédent de menaces pesant sur leurs vies et leurs moyens de subsistance. Sous le prétexte du développement et de la durabilité, les projets de tourisme de luxe, l’énergie offshore, l’aquaculture et la pêche industrielles, ainsi que l’exploration minière en eaux profondes détruisent les écosystèmes marins et s’accaparent les zones de pêche et les sites de débarquement. Ce phénomène est connu sous le nom d’« accaparement des océans » ou « blue grabbing ».
Certaines approches de la conservation de l’environnement, lorsqu’elles sont appliquées selon le modèle de la « forteresse » – c’est-à-dire des zones protégées fermées et excluant les habitants traditionnels – sont également devenues une menace. L’UNDROP, en dialogue avec les Directives volontaires visant à assurer la durabilité de la pêche artisanale (Directives sur la pêche artisanale), doit être utilisé pour rétablir le rôle important des peuples de pêcheurs – qui habitent ces territoires depuis des siècles – en tant que véritables gardiens de la biodiversité et des écosystèmes. Comme l’établissent ces Directives, la conservation ne doit pas se faire au détriment des communautés, mais en collaboration avec elles. Par conséquent, la protection de leurs droits fonciers et la reconnaissance de leurs pratiques et savoirs traditionnels constituent en soi une stratégie de conservation.
La triade défensive : l’UNDROP, les directives sur la pêche artisanale, et la sécurisation foncière
La force de l’UNDROP pour les peuples pêcheurs réside dans sa capacité à dialoguer avec d’autres instruments internationaux. Pour que la protection soit efficace, la Déclaration doit être lue à la lumière des Directives sur la pêche artisanale et des Directives volontaires pour une gouvernance responsable des régimes fonciers (VGGT).
Alors que les Lignes directrices sur la pêche artisanale et les VGGT fournissent la feuille de route technique pour une gouvernance responsable, l’UNDROP élève ces recommandations au rang de droits humains. Ensemble, elles forment un cadre juridique qui permet aux peuples de pêcheurs d’exiger et de lutter pour la redistribution des terres et des eaux, l’accès préférentiel aux zones de pêche et aux ressources, ainsi que la gestion collective de leurs territoires aquatiques – tant côtiers qu’intérieurs – et la protection contre tout déplacement ou expulsion arbitraire et illégal. En outre, ce cadre soutient la garantie du consentement libre, préalable et éclairé (CLPE) et la mise en œuvre d’évaluations d’impact territorial concernant les projets à grande échelle de « l’économie bleue ».
L’UNDROP constitue également un instrument pionnier en reconnaissant le droit à l’eau comme un pilier essentiel d’une vie digne pour les pêcheurs artisanaux, et comme le fondement de leurs moyens de subsistance. Ce droit s’entend non seulement pour la consommation humaine, mais aussi pour la production alimentaire et, par extension, pour la pêche. De même, en reconnaissant les systèmes de gestion communautaire, ce droit renforce l’autonomie des communautés de pêcheurs dans la gouvernance de leurs territoires, où les savoirs traditionnels jouent un rôle clé. Enfin, la Déclaration établit également des dispositions obligeant les États à protéger les communautés contre des tiers, ce qui est crucial face aux activités extractives ou polluantes qui menacent à la fois l’accès aux territoires aquatiques et l’intégrité des écosystèmes.
Les femmes au cœur de la pêche

Crédit photo : Din M. Shibly
Si l’UNDROP doit servir de bouclier aux peuples de la mer, sa protection doit être particulièrement solide pour les femmes, qui soutiennent la vie et le tissu économique de leurs communautés, mais sont confrontées à une invisibilité systémique et juridique. Dans la pêche artisanale, comme dans d’autres secteurs ruraux, la relation au territoire est profondément marquée par une dimension de genre : alors que les hommes sont généralement en mer, l’espace productif et vital des femmes est le littoral et la bande côtière. C’est là qu’elles transforment, font sécher et commercialisent le poisson ; par conséquent, elles sont touchées de manière disproportionnée par l’accaparement des terres et des océans et par l’avancée de l’« économie bleue ».
Cet impact différencié a été explicitement reconnu par le Comité des Nations unies pour l’élimination de la discrimination à l’égard des femmes (CEDAW) dans sa Recommandation générale n° 34, qui souligne que les femmes rurales — y compris les pêcheuses — ne constituent pas un groupe homogène et souffrent de formes de discrimination qui se recoupent. Cette perspective intersectionnelle a été renforcée par la Cour interaméricaine des droits de l’homme (OC-27/21), qui établit que les femmes qui dépendent des ressources naturelles sont confrontées à une « vulnérabilité aggravée » lorsque leur environnement est détruit, car cela rompt non seulement leur source de revenus, mais aussi le tissu de leur vie communautaire et de prise en charge.
Par conséquent, dans une logique de protection globale, l‘UNDROP ne peut être interprétée isolément, mais doit être comprise dans le cadre d’un dialogue permanent avec la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes (CEDAW) et les Directives sur la pêche artisanale – en particulier le chapitre 8. Cette articulation normative constitue le fondement sur lequel s’appuie l’exigence faite aux États de reconnaître pleinement le travail des femmes dans le secteur de la pêche, de respecter leurs connaissances en matière d’utilisation durable des ressources et de garantir la sécurité foncière pour les terres adjacentes aux cours d’eau. Cela est à son tour essentiel pour que les pêcheuses cessent d’être invisibles et puissent agir en tant que parties prenantes, décideuses responsables et bénéficiaires.
En ce sens, l’article 4 de l’UNDROP prévoit que les États adoptent des mesures visant à éliminer la discrimination à l’égard des pêcheuses et à garantir leur participation pleine et effective à tous les processus décisionnels. Il reconnaît également leur droit d’accéder aux ressources productives, aux services et à la protection sociale sur un pied d’égalité, en s’attaquant aux inégalités structurelles auxquelles elles sont confrontées. Ainsi, l’article 4 non seulement complète les normes de la CEDAW, mais consolide également une approche transformatrice qui exige des politiques publiques intégrant une perspective de genre dans la pêche artisanale.
De la reconnaissance à la réalisation : l’UNDROP, un instrument vivant pour la pêche artisanale
Bien que le terme « paysan » imprègne une grande partie du langage de l’UNDROP, sa portée est sans équivoque : les pêcheurs artisanaux et les travailleurs du secteur de la pêche sont des titulaires de droits à part entière au titre de cet instrument. Comme l’a récemment fait valoir le Collectif international de soutien aux travailleurs de la pêche (ICSF) devant le Groupe de travail des Nations Unies sur l’UNDROP, le défi n’est plus celui de la reconnaissance, mais celui de la concrétisation. Il est temps de briser définitivement la « frontière invisible » qui a historiquement exclu la mer des débats agraires et de veiller à ce que les communautés de pêcheurs s’approprient la Déclaration comme leur propre bouclier.
Dans cette perspective, pour que l’UNDROP ait un sens dans la vie des peuples pêcheurs, il faut aller au-delà d’une lecture purement déclaratoire des droits. La Déclaration doit être mise en œuvre en tandem avec les Directives sur la pêche artisanale et le VGGT, non seulement en tant qu’instruments complémentaires, mais aussi en tant qu’éléments d’une architecture cohérente pour une gouvernance des pêches fondée sur les droits. Dans ce cadre, les droits humains cessent d’être des garanties abstraites et deviennent des outils d’action, ancrés dans les expériences vécues, les systèmes de connaissances et l’organisation collective des communautés.
En fin de compte, transformer l’UNDROP en un outil opérationnel est un processus à la fois politique et collectif. Cela dépend du renforcement des capacités des organisations de pêcheurs artisanaux, de leur participation active aux espaces de prise de décision et du renforcement des alliances stratégiques qui soutiennent leurs luttes. L’expérience historique démontre que les changements durables émergent de cette interaction entre la résistance communautaire et une présence technique et politique soutenue dans les arènes de la gouvernance mondiale.
L’UNDROP peut servir de boussole essentielle, mais seulement si elle est activement pilotée par les communautés mêmes qu’elle cherche à protéger. La tâche qui nous attend consiste à veiller à ce que les peuples pêcheurs non seulement se reconnaissent dans cette Déclaration, mais l’utilisent comme un outil pour protéger l’avenir de leurs territoires, de leurs moyens de subsistance et de leurs droits.
Candelaria Aráoz Falcón – Collectif International d’Appui aux Travilleurs de la Pêche (ICSF)
